Amour,
fortune et crime au lit au mas de Pernes-les-Fontaine
Edwige est accusée d'avoir assassiné Richard, son mari.
Elle nie.
Par Michel
HENRY
samedi 21 janvier 2006
Elle était sa
«Tootsie», il était son «Riri» ou son «Doudou». Ils s'aimaient, dit-elle.
S'engueulaient aussi. «Relations tumultueuses mais jamais violentes», assure-t-elle.
Deux caractères forts, ambitieux, déterminés, «un couple explosif», selon un ami. Surtout, ils bossaient. Ensemble. Comme des dingues. Bienvenue
dans le monde impitoyable d'Intermarché. Propriétaires du supermarché à
Pernes-les-Fontaines (Vaucluse), ils vivent, pensent, dorment Intermarché, se
détendent avec des amis d'Intermarché quand ils peuvent, car il n'y a que le
dimanche après-midi libre. On en bave, mais ça rapporte. Après le drame, le
supermarché (30 % appartiennent à Tootsie, 70 % à Richard) sera revendu 3,8
millions d'euros. Ils vivent bien, donc. BMW pour lui, New Beetle pour elle
(cadeau pour ses 40 ans), week-end en hélico en Corse... et boulot, boulot.
Le 14 juillet 2000, à la Fête du melon, Richard se vante d'avoir fait «exploser les compteurs» des caisses, s'entend. Autoritaire, fonceur, commandant 50 employés, il veut
agrandir. Le 16 juillet, il est dans son beau mas de Pernes avec piscine. «Ils
avaient tout pour être heureux», dira-t-on. Mais vers minuit, Tootsie
appelle les secours : «Ils ont tué mon Doudou.» Richard s'est pris une
décharge de chevrotine à bout touchant dans l'épaule gauche, qui lui a atteint
le visage et défoncé le crâne. Mort sur le coup. Voilà la seule certitude de
l'affaire : Richard Alessandri, 42 ans, est mort dans son lit. Sa femme était
nue, à son côté, couverte de son sang.
Interrogations.
Depuis mardi, Tootsie, Edwige
Alessandri, 46 ans, comparaît pour meurtre devant les assises de Vaucluse.
Libre. Elle a fait vingt et un mois de détention provisoire. Au début, elle a
dit que des cambrioleurs ont tué son mari. Mais les enquêteurs n'ont pas vu
beaucoup de traces d'intrusion extérieure, Edwige a varié dans ses
déclarations. Comme ses fils. Ce soir-là, Yohann, 17 ans, né d'un précédent
mariage, et Brice, 12 ans, étaient présents. Placé en garde à vue quatre mois
après les faits, Yohann affirme aux gendarmes que sa mère a tué Richard après
une engueulade à son propos, qu'il est arrivé après dans la chambre ; avec son
petit frère Brice, il a planqué le fusil et modifié la scène pour faire croire
à un cambriolage qui a mal tourné. Puis il s'est rétracté. Depuis, l'enquête
n'a rien prouvé. La thèse de l'accusation ne repose sur aucun élément matériel
ni preuve. La thèse de la défense paraît, elle aussi, incohérente.
Le procès est
curieux. On trouve, dans le box, Edwige et, en partie civile, ses deux fils qui
disent son innocence et la leur. La vérité est entre eux trois. Que cachent-ils
? Vendredi, Yohann, 23 ans, dépose. Lui aussi a été suspecté. A-t-il tué ? A
moins que ce soit son frère ? Brice avait des résidus de tir d'arme à feu sur
les mains. Comment est-ce possible ? Il prétend ne pas être entré dans la
chambre du meurtre. Incohérence. Contradictions. Yohann se montre à l'aise et
bavard, Brice coincé et taiseux. «En garde à vue, les gendarmes
considéraient que comme il n'y a ni effraction ni trace d'intrusion extérieure,
cela ne pouvait être qu'un drame à huis clos, familial», explique calmement
Yohann, négociateur en immobilier. Brice, 17 ans, en première, grande asperge à
queue-de-cheval et voix douce, a changé souvent de version, assurant chaque
fois «dire la vérité». Aux dernières nouvelles, il dormait dans le
salon, le soir des faits, et ne s'est réveillé qu'avec les gyrophares des
pompiers. Les gendarmes lui auraient dit : «Tu peux dire que c'est toi qui
l'as tué, à 13 ans tu ne risques rien.» Les psychologues estiment son état «inquiétant». Au procès, il a pris en pleine tronche toutes les expertises psychologiques,
plutôt préoccupantes, sur lui. De son frère il a dit à une psychologue : «On
sait tous les deux ce qui s'est passé, on n'en parle pas trop.» En face de
ce trio, également partie civile, on trouve les frères et la mère de Richard,
remontés contre l'accusée : les deux familles ne se parlent plus, la haine est
là. «Un innocent qui n'a rien à se reprocher donne un discours cohérent», dit
Loïc Alessandri, le frère vétérinaire. Mais quel serait le mobile ? Crime
passionnel, meurtre après une dispute, crime d'argent ? Edwige a touché une
assurance décès professionnelle de 500 000 euros, mais on doute qu'elle ait eu
besoin de ça.>
Hypnose.
Face au mystère, le juge
d'instruction l'a fait hypnotiser. Comme elle disait la même chose que dans son
état normal, il a fait annuler la mesure (illégale) par la cour d'appel. Devant
les jurés, Edwige s'emploie à gommer les éléments négatifs, ignore parfois la
réalité, en revient toujours à sa souffrance à elle, pendant qu'on met sa vie à
poil et en public. En prison, elle a été séparée huit mois de Brice, dix-huit
mois de Yohann. «Je n'ai pas tué mon mari, dit-elle. Vous êtes en
train de tout salir.» Ses incohérences ne font pas des preuves. La cour
tourne autour du pot, tente de construire sur sa personnalité ce que
l'accusation n'a pu bâtir avec des preuves. Edwige risque trente ans de
réclusion criminelle. Verdict prévu vendredi prochain.
http://www.liberation.fr/page.php?Article=352939
© Libération